Contes d’amour, de folie et de mort

C’est en parcourant le descriptif du Master de Littérature de Jeunesse de « l’Université le Mans » et plus particulièrement la liste des auteurs qui seront abordés au programme de l’année prochaine, que mes yeux se sont attardés sur le nom d’Horacio Quiroga, un écrivain sud-américain pour le moins singulier puisque ce dernier, afin de se consacrer pleinement à l’écriture, s’est reclus durant de nombreuses années à Ignacio non loin de la forêt antédiluvienne de Misiones, rompant ainsi tout contact avec la civilisation. Cet environnement clos et sauvage confinant souvent ceux qui y habitent à la folie destructrice, il n’est donc pas étonnant de savoir que le destin d’Horacio Quiroga fut pour le moins funeste. Après avoir vécu une succession de drames familiaux effroyables (le père meurt dans un accident tragique, le beau-père met fin à ses jours sous les yeux de Quiroga encore enfant, la première épouse Anna Maria Cires commettra elle aussi l’irréparable, enfin l’auteur lui-même sera responsable de la mort d’un de ses amis, à la suite d’une manipulation maladroite d’un pistolet), Horacio Quiroga se donnera à son tour la mort dans un hôpital de Buenos Aires en 1937.

Les œuvres littéraires d’Horacio Quiroga semblent puiser pour la plupart leur inspiration dans l’atmosphère angoissante du milieu naturel dans lequel  l’auteur décida de s’exiler.

Son titre énigmatique avait tout de suite piqué ma curiosité et quelle ne fut pas ma surprise quand je découvrais au fur et à mesure de la lecture que les Contes d’amour, de folie et de mort ne contenaient non pas, comme je l’imaginais, des histoires légères dissimulant une leçon de vie douce-amère à l’intention d’un jeune lectorat, mais bien des nouvelles pour adultes aussi glaçantes les unes que les autres. Pis encore, pour la plupart d’entre elles, ces nouvelles au nombre de quinze, font fi de toute logique. Toutes m’ont mises profondément mal à l’aise et en particulier trois de ces sombres récits : Les bateaux suicides, L’oreiller de plume ainsi que Le miel sylvestre qui ont laissé sur moi, même après avoir refermé le livre, leur empreinte moite et visqueuse. Difficile de dire si je les ai donc vraiment appréciés. Peut-on se délecter d’histoires abominables ?

 *Les bateaux suicides relate des faits divers inquiétants. Des navires fantômes voguent en perdition, sans la trace d’aucune âme humaine à leur bord. Pas de signe de lutte, d’un abordage quelconque, les ustensiles sont restés souvent là où on les avait laissés, la mer est calme… Aucun avis de tempête. Qu’est devenu l’équipage volatilisé ? Ses membres ont-ils péri noyés ? Ont-ils sombré dans une folie contagieuse avant de plonger dans les profondeurs abyssales d’une mer d’huile ? Un capitaine inconnu qui aurait lui aussi subi cette étrange expérience et en aurait réchappé de justesse, narre aux passagers qu’il conduit à son bord à destination de l’Europe, l’histoire de ces matelots mystérieusement disparus….

*L’oreiller de plume m’avait laissé quelques sueurs froides. Dans une grande bâtisse impersonnelle de marbre blanc, un couple de jeunes mariés s’installe. L’endroit peu chaleureux ne plait guère à Alicia, l’épouse frêle de nature, qui y éprouve dès leur arrivée, un sentiment de lassitude pesant. Son mari, Jordan, paraît lui distant et cette attitude ne la rassure pas davantage. La jeune femme s’enferme alors dans son triste silence dont la quiétude n’est entrecoupée que par des sanglots étouffés… Jusqu’au jour où, épuisée, elle s’évanouit dans son lit. Incapable de quitter sa chambre, l’angoisse l’étreint. Alicia se retrouve alors en proie à des hallucinations de plus en plus fréquentes et violentes. La jeune femme sonde comme un animal apeuré sa chambre à la recherche d’une présence invisible. Alicia succombera finalement un matin après une longue agonie laissant un mari aux prises avec ses doutes. Seules quelques gouttelettes de sang demeurent comme deux petites perles rouges sur l’oreiller de la défunte et témoignent de son décès… Que lui est-il donc arrivé ?

Ce conte m’ayant sans-doute le plus marqué, j’ai choisi d’en relever un extrait :

« Jordan se pencha dessus. Effectivement, sur la taie, des deux côtés du creux qu’avait laissé la tête d’Alicia, on voyait deux petites tâches sombres.

-  On dirait des piqûres, murmura la bonne après l’avoir observé immobile pendant un moment.

-  Approchez-le de la lumière, lui dit Jordan.

La bonne le souleva, mais elle le laissa immédiatement retomber et resta à le regarder, livide et tremblante. Sans savoir pourquoi, Jordan sentit ses poils se hérisser… ».

*Le miel Sylvestre raconte l’obstination de Gabriel Benincasa, un jeune homme fraîchement diplômé en comptabilité et au caractère plutôt paisible, qui décide sur un coup de tête, de s’engouffrer dans la forêt tropicale du Paraná, réputée impénétrable. Benincasa ambitionne d’explorer les beautés qu’elle recèle, pensant ainsi marquer au fer rouge par ce rite de passage, son entrée dans la vie d’adulte. Lorsqu’il apprend cette idée de projet fou, son oncle s’empresse de le dissuader de poursuivre cette quête déraisonnable, et l’informe des nombreux dangers que son chemin risquerait de croiser dans une région aussi peu clémente. Le jeune homme sûr de lui et gonflé d’arrogance attache peu d’importance aux angoisses de son entourage. Après de vaines tentatives d’explorations qui se révèlent la plupart du temps infructueuses du fait de son matériel défectueux, Benincasa, muni d’une simple machette, s’enfonce finalement pour de bon dans les sous-bois d’une forêt en apparence calme et tranquille. A ses yeux, l’endroit ne peut être hostile puisqu’il regorge de délicieux mets, comme ce miel succulent, à la texture épaisse et à la couleur sombre qu’il débusque au fond d’un trou d’arbre. Les minuscules abeilles qui gardent son antre ont l’air tout aussi accueillantes. Elles ne possèdent d’ailleurs pas de dard… En l’espace de quelques minutes, Benincasa a englouti tout le miel à sa portée. Abruti par ce repas copieux, le jeune homme décide de s’affaler à terre, adossé au tronc de l’arbre le plus proche pour s’endormir. A peine est-il confortablement installé qu’il éprouve d’étranges sensations comme des fourmillements dans les jambes. C’est alors qu’il croit dans son demi-sommeil voir sur le sol une nuée d’insectes noirs se rapprocher dangereusement de lui. Est-ce vraiment le fruit de son imagination accentuée par l’indigestion du miel ?

Si le titre évoque aussi l’amour, c’est bien les thèmes de la mort et de la folie  qui restent les principaux moteurs de ces contes macabres. Sans faire d’effet de manches, les histoires de Quiroga relèvent davantage du récit anecdotique que de la nouvelle et font plutôt pâles figures face à celles de Stefan Zweig ou à celles de Maupassant dont les structures sont savamment agencées. De plus, la qualité de ses écrits, peu subtiles, varient grandement d’une histoire à une autre et certaines m’ont paru bâclées, voire même sans grand intérêt. Si l’auteur respecte les codes de la nouvelle – une petite morale sommeille toujours en filigrane derrière chaque conte et le dénouement reste généralement dramatique, puisque la victime trépasse le plus souvent dans des conditions terrifiantes –, l’écriture sèche et concise, presque brouillonne, d’Horacio Quiroga offre toutefois peu de surprises. Ainsi, dans un style sans véritable cachet littéraire, l’auteur se contente d’énoncer des faits de manière souvent un peu trop expéditives. Ces points noirs risquent fort d’agacer les lecteurs les plus tatillons.

Toutefois l’écrivain nous livre des contes troublants, car pour la plupart plausibles, aux frontières du réel et du fantastique qui vous procurera à défaut de frissons un sentiment profond de malaise. La littérature latino-américaine me paraissant plutôt éloignée de ma sensibilité de lectrice européenne, j’ai éprouvé quelques difficultés à apprécier l’univers bestial et morbide des Contes d’amour, de folie et de mort, un recueil dérangeant où suinte un peu plus à chaque page tournée, le déséquilibre mental d’Horacio Quiroga …

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5 réponses à Contes d’amour, de folie et de mort

  1. Alors là, tu m’intrigues fortement avec ce roman! Il faut à tout prix que je le lise!

  2. alexmotamots dit :

    Il est vrai que si l’auteur est quelque peu dérangé….

    • missycornish dit :

      J’ai trouvé qu’en plus il n’écrivait pas toujours très bien. Le dénouement de ses nouvelles était un peu décevant et trop rapide. Dommage, les histoires auraient pu être plus originales.

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